Affichage des articles dont le libellé est dossier musiques russes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est dossier musiques russes. Afficher tous les articles

dimanche 22 avril 2007

PETROUCHKA (STRAVINSKY)

Les personnages de Petrouchka

Cet article accompagne un projet que j'essaie de monter avec l'Orchestre d'Ile de France, autour de cette oeuvre qui sera donnée en Mai à la salle Pleyel, et que je réserve à une classe de 6ème. En effet il est possible de travailler en classe et en atelier autour de la musique, du ballet, du synopsis, des marionnettes, mais aussi de créer sur ces thèmes des petites scènes éventuellement avec des marionnettes, des dessins, voire un déplacement scénique sur la musique (l'un fait la marionnette, l'autre mime la manipulation). Au cours de l'année des musiciens et un médiateur pourraient nous visiter pour mettre en musique les travaux des élèves, qui à leur tour iraient les voir en répétition, et pourraient le jour du concert apporter leurs travaux pour décorer la salle.

ça semble plutôt sympa. Il faut juste que je monte le projet pour faire une demande de budget. Mais même sans beaucoup de sous, une à trois visites me semblent maximales pour ne pas lasser les élèves.

Je vais donc présenter cette oeuvre, ne serait-ce que pour mettre le synopsis à disposition de ceux ou celles qui voudront participer avec moi à ce projet.


Petrouchka est une oeuvre de Stravinsky qui date de 1910-1911. Elle a été composée juste après "L'oiseau de Feu" et tout juste avant "Le sacre du Printemps". C'est un Ballet ("scènes burlesques") en 4 tableaux qui fut créé au Châtelet à Paris par les Ballets Russes de Diaghilev, avec Nijinsky dans le rôle de Petrouchka. C'est la première grande oeuvre composée par Stravinsky hors de Russie.


Il s'agit d'un Conte folklorique, l'histoire d'une poupée dont le corps n'est composé que de sciure bourrée de paille, mais qui est doté de vie et d'amour. Petrouchka est aux Russes ce que Pinocchio est aux Italiens. Cette poupée renvoie à l'illustration d'une passion réelle, qui l'incite à vivre une vie humaine impossible pour lui. Ses déplacements parfois saccadés et maladroits, illustrent la douleur des émotions humaines enfermées dans un corps de tissu. Les trois personnages principaux constituent le Trio éternel de la Comédie (Pierrot, Colombine et Arlequin de la Commedia dell'Arte, le mari, la femme, l'amant dans le drame bourgeois).





SYNOPSIS
1er Tableau : La foire de Mardi Gras
- introduction
- la cabine du charlatan
- danse russe

La grande fête populaire de la Semaine Grasse (maslenitsa en russe) à Saint Petersbourg, vers 1830 (c’est une réunion populaire où règnent la joie et l’amusement quelques jours avant un recueillement pieux) : un petit théâtre de marionnettes. Le charlatan anime les trois poupées : Petrouchka, la ballerine et le Maure.
L’orchestration et les rythmes aux changements rapides illustrent bien la hâte et les mouvements de la fête. Une rectifieuse d’organes et une danseuse amusent la foule. Les tambours annoncent l’arrivée d’un vieux mage, qui capte l’attention de tout le monde. Un rideau s’ouvre alors pour laisser apparaître la curiosité, accompagnée de trois poupées, Petrouchka, la ballerine et le Maure. Le vieux mage joue de la flûte pour user de son pouvoir magique. Il donne vie aux poupées, qui se mettent à s’animer et s’agitent dans une « Danse Russe », devant la foule ébahie.

2ème tableau : Chez Petrouchka Dans la chambre de Petrouchka. Le charlatan a donné à ses marionnettes des sentiments humains. Petrouchka est désespéré par son aspect hideux incompatible avec son amour pour la ballerine. Il tente de se suicider.

Les murs chez Petrouchka sont très sombres, décorés de quelques étoiles, d’une lune en croissant, et d’un portrait du vieux mage fronçant les sourcils. La poupée attend devant sa chambre, mais un bruit fracassant annonce l’arrivée de son maître, qui la projette d’un coup de pied dans sa cellule. Petrouchka mène une vie morne et solitaire derrière ses barreaux. Son seul réconfort, il le trouve dans l’amour qu’il porte à la poupée ballerine. Le portrait du vieux mage suffit à lui seul à rappeler à Petrouchka qu’il n’est qu’une marionnette, et qu’il doit rester docile et humble. Petrouchka n’est qu’une marionnette, mais il a des sentiments humains (amour pour la ballerine, amertume envers le vieux mage). La ballerine entre en scène et Petrouchka tente de lui révéler son amour, mais elle le rejette aussitôt, le qualifiant de pathétique. Elle préfère batifoler avec le Maure, ce qui anéantit Petrouchka.


3ème tableau : Chez le Maure
-chez le Maure
-danse de la ballerine
-valse de la Ballerine et du Maure

Dans la chambre du Maure. Scène d’amour entre le Maure et la ballerine, interrompue par l’arrivée soudaine de Petrouchka qui est jaloux. Le Maure le met dehors.
Le Maure vit dans une chambre gaie, décorée de toutes parts. Installé dans son salon, il joue avec une noix de coco. Les couleurs qui émanent de la pièce inspirent la joie et la fête (rouge, vert et bleu). Le Maure préfère la joie de sa chambre plutôt que d’aller consoler le pauvre Petrouchka. La ballerine placée dans la chambre du Maure par le magicien entame une danse chatoyante pour séduire le Maure. Il la rejoint dans sa danse. Petrouchka broie du noir dans sa cellule. Le Mage l’emporte dans celle du Maure pour interrompre la séduction de la ballerine. Petrouchka attaque alors le Maure, mais réalise qu’il est trop petit et trop faible pour battre son rival. Le Maure finit par le chasser.

4ème tableau : La foire de Mardi Gras (la nuit)
-danse des infirmières humides
-le paysan et son ours dansant
-le joyeux négociant et deux bohémiennes
-danse des personnalités et de leurs suivants
-les artistes de théâtre
-le combat entre le Maure et Petrouchka
-mort de Petrouchka
-Vision du fantôme de Petrouchka
Le soir, la fête populaire continue. Petrouchka est suivi par le Maure qui le tue. Il meurt au milieu de la foule. La ballerine et le Maure ont disparu. Le charlatan rassure la foule et rappelle que ce n’était qu’un pantin. La foule se disperse et le fantôme de Petrouchka apparaît. Pendant la fête de Mardi Gras, une série de scènes apparaissent puis disparaissent. L’orchestre se transforme en véritable fanfare, jouant une suite de danses. Arrive ensuite un paysan et son ours dansant, suivis d’un marchand, de Bohémiens et de personnalités diverses. Après que la foule et la fête s’installent, un cri surgit du stand de marionnettes. Le Maure poursuit Petrouchka avec une hache et le tue. Le Maure devient alors la métaphore de l’indifférence aux sentiments humains. La police questionne le vieux mage, qui cherche à calmer l’ardeur de la foule consternée, en secouant les restes de paille et de sciure de Petrouchka, pour rappeler à tout le monde que ce n’était qu’une poupée sans âme, à la tête de bois. La nuit tombe et la foule se disperse, tandis que le mage s’en va, emportant avec lui le corps mou de Petrouchka. Maintenant que la place est vide, le vieux mage aperçoit avec frayeur le fantôme de Petrouchka (ou son âme, l’âme du peuple Russe), le narguer au-dessus de sa baraque, et s’enfuit apeuré. Petrouchka s’effondre alors, se balançant dans le vide, sans vie. La scène se termine et laisse le spectateur juger de ce qui fut réel ou non. Selon Boulez, le tour de passe-passe final, l’apparition de la marionnette au-dessus du castelet résume l’énigme Stravinsky, « ce mélange insolite d’agressivité et de poésie, de familiarité et de candeur, de bonne humeur et de mélancolie ».

MUSIQUE
L’œuvre est composée pour un très grand orchestre, dont les Bois se groupent par 5. (4 flûtes, 2 piccolos, 4 hautbois, cor anglais, 4 bassons, contrebasson, 4 cors, 2 trompettes, trompette piccolo, 2 cornets, 3 trombones, tuba, percussion, timbales, piano, célesta, 2 harpes, 18 premiers violons et 16 seconds violons, 14 altos, 12 violoncelles et 10 contrebasses. Le Piano y joue un rôle prépondérant. L’œuvre dure 34 minutes.
En 1947, Stravinsky revisitera Petrouchka (il réduit l’effectif de l’orchestre). Cette version ajoute un fortissimo à la conclusion de l’œuvre, au piano. Il rajoute des parties de piano là où elles doivent rappeler les tourments de Petrouchka (dans les 3èmes et 4èmes tableaux).
Debussy apprécia cette pièce.
Stravinsky dit avoir eu la vision d’un pantin subitement déchaîné qui, par ses cascades d’arpèges diaboliques, exaspère la patience de l’orchestre, qui lui répond par des fanfares menaçantes. Il s’ensuit une terrible bagarre qui se termine par l’affaissement douloureux et plaintif du pauvre pantin. Petrouchka est l’éternel héros malheureux de toutes les foires.

Sur le plan musical : l’œuvre est caractérisée par l’ « accord Petrouchka », composé de deux tierces augmentées, renfermant le terrible triton (écart de trois tons entre deux notes, tel qu’entre do et fa dièse, écart de notes redouté dans la musique précédent Stravinsky, désigné comme la marque du diable au Moyen Age. Cet accord caractéristique du personnage principal, est joué à sa venue, illustrant tout le caractère du malaise et du surnaturel. Stravinsky affectionnait cette structure harmonique, tel que, parmi d’autres, l’intervalle diminué ou l’utilisation d’une échelle de 8 tons, au lieu de 12. Stravinsky stylise et réhabilite ce que l’on avait comme coutume de considérer comme la vulgarité. C’est dans cet esprit que l’accordéon deviendra, ainsi que l’orgue de Barbarie un des thèmes fondamentaux de Petrouchka. Martèlements rythmiques entêtés, orchestration acide et grimaçante, citations parodiques faussement débonnaires (comme la chanson « elle avait une jambe de bois »). Six ans avant le scandale de « Parade » de Satie et Cocteau, Stravinsky chamboule l’univers compassé du classique, y introduisant la naïveté fantasque du cirque et l’ivresse goguenarde des fêtes foraines.
Le noyau de « Petrouchka » est resté le "Konzertstück" (il constitue le 2ème tableau du ballet : chez Petrouchka). Son expressivité tient à une bitonalité (do et fa dièse) rendant compte de la nature double de Petrouchka : à la fois marionnette et cœur humain.
Un autre tremplin fut, bien entendu, le folklore russe puisé dans les recueils, comme Rimski et d’autres avant lui. La foule, par exemple, au lever de rideau comme dans le finale, est soulevée par un superbe motif mi-païen mi-liturgique emprunté à une chanson pascale des environs de Smolensk. Le thème de la « Danse des Nourrices » qui ouvre le dernier tableau est très connu également (déjà utilisé par Balakirev ou Tchaïkovski).
Un progrès par rapport à « L’oiseau de Feu » : outre le dégraissage de l’orchestre, et le renouvellement du concept de motif, naîtra du souci d’échapper à la trop grande régularité des formules mélodiques par quatre mesures, modules thématiques qui ne réapparaît que lorsqu’un motif folklorique est cité tel quel.
Le rythme, dans Petrouchka, est un élément primordial, bien qu’encore fortement dépendant de la hiérarchie harmonique et mélodique même s’il tend, ici et là, à s’en émanciper…Stravinsky développe systématiquement les procédés de la métrique variable (inaugurée dans « l’Oiseau de Feu ») engendrant constamment la surprise par le déplacement des temps et des accents. Il procède quelquefois par superpositions de strates de durées différenciées, mais en restant asservi aux « polymélodies » instrumentales, sans constituer encore les structures polyrythmiques dont le « Sacre » fera état. Enfin, il est fortement lié à la rythmique populaire. C’est au niveau de la forme qu’il se manifeste de la façon la plus remarquable, et la plus efficace, par la juxtaposition des séquences rythmiques, de « plaques de temps » fortement caractérisées.

L’accueil du public : il fut fasciné. Synthèse dominée d’orchestre à la Rimski Korsakov, affirmation rythmique personnelle et harmonie héritée des admirations françaises. La musique de Petrouchka semblait approuver le souci qu’avait la France de Fauré-Debussy-Ravel de ne plus composer selon les règles italo-germaniques. Ayant rejeté la « forme-sonate », notre avant-garde s’exalta au produit de ce polytonalisme non fonctionnel, qui, moins anarchique que chez Moussorgski permettait les grandes formes tout en dégageant l’avenir. Un an après l’ « Oiseau de Feu », il s’est soumis tous les paramètres : livret, le profil général (3 parties et coda, parodie d’un plan de sonate) et surtout l’orchestration. Celle-ci, par l’éclat traditionnel des musiques Russes, n’appartient qu’à lui, ne doit rien à personne : Stravinsky s’affirme à lui seul comme le nouvel « avatar de la musique Russe ». Petrouchka répartit sa substance dramatique selon une trajectoire quasi Beethovénienne : Allegro, Andante, Allegro, Adagio.
Cette pièce continue à faire frémir le spectateur par le sujet tragique de l’histoire, le début d’une musique torturée, aux harmonies très dissonantes au service de l’illustration de sentiments humains, et du comportement des hommes, quelles qu’en soient les motivations.

vidéos petrouchka

une jolie version de la danse russe


I piccoli danzatori del teatro Massimo di Palermo: "Variations sur Stravinsky: Petrouchka"(chorégraphie: Alexandre Stepkine - 2000) 1er tableau: danse russe et dans la chambre de Petrouchka

l'orchestre joue le 4ème tableau (observer la battue du chef pour les changements de mesure.


les timbales marquent le changement de tableau. la fête reprend. Sur un fond sonore en répétition de notes conjointes, de petites fusées d'arpèges jaillissent dans tous les sens. Plusieurs danses se succèdent: on entend la danse des nourrices, dont le thème legato (chanson russe " le long de la Piterskaïa") est entendu au hautbois solo, puis repris un peu plus loin aux cors, se mêlant aux violons, au piccolo et à la 2e flûte. Un deuxième thème staccato (rengaine populaire "Akh vi seni") en croches régulières apparaît à la trompette solo, repris aux bois et cordes, puis aux cors, et enfin le 1er thème réapparaît aux cordes, puis à la flûte et au piccolo. Suit le montreur d'ours, avec son grondement aux cordes graves et au basson, avec un contrechant au Tuba et les ornements de la clarinette dans l'aigu. Ensuite les gitanes et le marchand fêtard dont le thème (rengaine russe "chéri, épouse-moi") apparaît aux Cordes, suivi d'un petit motif aux Bois (hautbois, clarinettes), ponctué par un tambour. Vers la fin le petit motif est entendu à la trompette accompagné par la harpe. Cest une reprise diversifiée du début du tableau. Et enfin la danse des cochers , avec sa lourdeur symbolisée par des notes répétées obstinément par le tuba et la timbale, dans un rythme très marqué, ponctuées par des accords des cordes, les vents étant à contretemps, et dont le thème se promène entre les violons I, les trombones, et les cors. On retrouve le thème des nourrices (Piterskaïa), tandis que l'orchestre s'étoffe progressivement. la vidéo stoppe malheureusement juste avant l'arrivée de la bande des masques.

Rudolf Noureev dans "Petrouchka" (dernier tableau, mort de Petrouchka et vision du fantôme)

vendredi 16 mars 2007

Les Compositeurs Russes

Le répertoire Russe de la musique pour Piano n'a trouvé son identité propre qu'à partir du milieu du XIXème siècle, époque du Romantisme. Il a été fortement influencé par l'Europe, et le nationalisme musical mis en lumière par de nombreux compositeurs.
En Russie la musique existe déjà, bien évidemment, mais elle est encore sous influence.

(La vie musicale de la Russie jusqu'au règne de Pierre le Grand est paralysée par les anathèmes dont l'eglise orthodoxe accable les instrumentistes et les chanteurs considérés comme des messagers de Satan. L'archevêque Cyrille II considère l'invasion des Tartares comme un châtiment divin tombé sur un peuple trop dévoué à la musique. Une condamnation ecclésiastique s'abat au XVIe siècle sur toute la musique profane et, au XVIIe siècle, fait brûler publiquement les instruments de musique . Cependant au XVIIIe siècle la musique fait son retour grâce aux Italiens et finit par intéresser la famille impériale au répertoire lyrique, qui leur confie la direction des théâtres et l'enseignement de la musique. Les Français les rejoindront à la fin du XVIIIe siècle, avec Monsigny et Philidor. La musique populaire Russe s'infiltre à nouveau dans les concerts, et sur l'initiative de la grande Catherine, des chorales se consacrent à sa diffusion. Le goût du folklore s'étend à la danse, et, au début du XIXe siècle, l'art musical Russe se trouve enfin en possession de ses moyens d'expression essentiels.)

La venue en Russie du compositeur John Field (l'inventeur du nocturne), qui s'y installe en 1803 comme professeur et concertiste, et y meurt en 1837 va laisser une marque profonde sur la musique du pays. Ses nocturnes et ses concertos remportent un franc succès.


Field Nocturne par Justine Verdier

D'autre part il va enseigner Mikhaïl Glinka (1804-1857), considéré comme le "père" de la musique russe. Celui-ci va affirmer ses tendances nationalistes à travers des oeuvres comme "Vie pour le Tsar" (1836) ou "Rouslan et Ludmila" (1842) d'après Pouchkine, mais aussi une petite pièce pour piano, "Polka Russe" qui montre le passage entre les références occidentales et le caractère national.

Suivront le Groupe des Cinq ( plutôt nationalistes) et Piotr Tchaïkovski (1840-1893, plutôt occidentaliste) mais il serait réducteur de ne considérer que ces deux partis.
Mili Balakirev (1837-1910) est aussi un personnage central de la vie musicale russe de cette période. Encore étudiant (études scientifiques), il présente à Glinka une "Fantaisie" sur l'oeuvre "Une vie pour le Tsar", qui l'encourage à poursuivre! Pour le piano il livrera la brillante fantaisie orientale "Islamey" (dada des jeunes participants aux concours de virtuosité), qui n'égale pourtant pas d'autres pièces comme la "Sonate en Si bémol" de 1905 ou les "Chants populaires russes" pour piano à 4 mains. Je vous poste quand même la vidéo d' "Islamey", interprétée par un jeune virtuose de 14 ans, Dimitri Sgouros en 1984. J'aime bien son interprétation, plus détendue, moins précipitée, que ce que l'on peut entendre en général, le thème est plus aisément perceptible.




A partir de 1856, apparaît donc, autour de Balakirev, le Groupe des Cinq constitué de César Cui (1835-1918), Modeste Moussorgski (1839-1881), puis Borodine (1834-1887), et enfin Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Tous ces musiciens sont amateurs, et bien que Balakirev soutienne qu'il faut se mettre à composer sans avoir fait d'études préalables, ils ne resteront pas tous des amateurs.
Borodine est chimiste et médecin. Il partage sa vie entre science et art. Il n'a pas l'ambition de créer un style nouveau. Il écrit "Le Prince Igor" (contenant les fameuses "danses polovtsiennes") dans la tradition italienne. Son poème symphonique "Dans les steppes de l'Asie centrale", musique au parfum russe caractéristique. Dommage que son travail ne lui ait pas laissé assez de temps pour achever ses oeuvres.
Rimski Korsakov abandonne l'uniforme pour se consacrer à la musique, entreprend des études musicales, il écrira des oeuvres pour la scène, (opéra "La pskovitaine")des poèmes symphoniques ("Sadko", "Schéhérazade"), et de la musique de chambre.

En ce qui concerne la musique de piano, le compositeur le plus notable est Moussorgski:

il possède un langage personnel parfois incorrect mais très musical, avec des trouvailles harmoniques novatrices. Il est le pionnier du réalisme et du pathétique populaires. Il s'intéresse aux souffrances des humbles, ce qui donne à sa musique une vérité humaine bouleversante. Le chant est son mode d'expression préféré, mais on note aussi le tableau symphonique "Une nuit sur le mont chauve". On dit volontiers qu'il a influencé Ravel et Debussy. C'est en prenant les éléments les plus solides de son style dans les modes ecclésiastiques et les chants populaires de son pays qu'il a composé des oeuvres que tous aiment et comprennent sans effort.
L'oeuvre marquante pour le Piano est "Les tableaux d'une exposition", en 1874, en hommage au peintre Hartmann, un de ses amis disparu en 1873. Dans ses "Tableaux" règne une fabuleuse invention sonore, une forme d' "orchestration pianistique". Le piano y est exploité dans tout son potentiel expressif, conférant à sa musique une puissante force d'évocation. Ce cycle, lointainement inspiré des toiles du peintre, comporte des épisodes brillants, mais il se présente surtout comme un voyage intérieur. La galerie "visitée" est d'abord l'expression de sa subjectivité. C'est une méditation musicale sur l'énergie de la vie et la révolte face à la mort.
Ici un extrait, le début des "Tableaux..." interprété par Evgenyi Kissin, pianiste russe.



si vous voulez voir les autres parties, voici le lien

Sa musique diffère radicalement de celle de Tchaïkovski. Celui-ci a reçu une éducation musicale au Conservatoire de Saint-Petersbourg, et reste très attaché à la musique occidentale, notamment à celle de Mozart. Son talent d'orchestrateur s'épanouit mieux dans le Ballet, l'opéra, la Symphonie, ou le concerto que dans la musique de piano solo, où l'on sent l'empreinte profonde de la musique allemande (schumann). Artiste hypersensible et un peu névrosé, il fut défendu par des artistes russes beaucoup plus modernes (Stravinsky, Diaghilev), peut-être y voyant des éléments slaves de qualité qui échappa à des oreilles étrangères. De lui on retient la "Symphonie Pathétique", les Ballets (Casse-Noisettes, le Lac des Cygnes, la Belle au Bois Dormant). Des opéras ("La Dame de Pique"), les Concertos pour Piano.

Après la disparition des membres du Groupe des Cinq, apparaissent deux compositeurs majeurs, Alexander Scriabine (1872) et Serge Rachmaninov ((1873), mais aussi Nicolaï Medtner(1880-1951) et Anatole Liadov (1855-1914), influencé par Chopin, dont on retiendra les "Morceaux" op 10 et 11, ou les deux "Mazurkas" op 15.
Alexandre Glazounov (1865-1936) opère la synthèse entre le Groupe des Cinq et l'influence allemande. son poème symphonique, "Stenka Razine", a fait le tour du monde.


Rachmaninov et Scriabine sont des virtuoses formés par Nicolaï Zverev. Rachmaninov compose son Concerto pour Piano n°1 en 1892 à Moscou, Scriabine termine en 1896 ses Préludes op 11. Nourries de romantisme, et de Chopin en particulier, leurs routes vont se séparer en 1903.
A partir de là, Scriabine va soumettre le piano à des choix harmoniques et une écriture pianistique nouveaux. Avec la 7ème, la 10ème sonates ou le poème "Vers la flamme", le piano devient trop petit pour renfermer tout ce que le compositeur a à transmettre.
Malheureusement une septicémie emporte le compositeur en 1915. "Je n' apporte pas la vérité, mais la liberté", disait-il. Kun Woo Paik, l'un des plus grands pianistes scriabiniens, remarque: "La musique de Scriabine est porteuse d'une force originelle qui nous place face à nous-mêmes. Angélisme et satanisme s'y mêlent et la rendent profondément fascinante".
Voici donc le poème op72 "vers la flamme" de Scriabine interprété par Vladimir Horowitz, morceau d'une extrême modernité écrit en partie sur 3 portées, dont lui-même dit "si je ne m'évanouis pas, çà va.."



Le Scriabine des dernières oeuvres deviendra l'emblème de l'avant-garde Russe, laissant la perspective post-romantique de Rachmaninov loin derrière elles! Cependant il faut se garder de comparer, les deux étant des représentants en puissance de l'âme russe.
L'auteur des "Etudes-Tableaux" est sans doute plus accessible, mais ils se rejoignent de par leur destin commun d'exilés après la révolution bolchevique, et
l'originalité de leur invention rythmique alliée à un art du timbre étonnant.

Le jeune Serge Prokofiev (1891-1953), influencé par eux, laisse toutefois percevoir un tempérament caustique et iconoclaste, à travers les "Etudes" op2 de 1909, les "Pieces" op3 et 4 (1907), et surtout les "Concertos" n°1 et 2" (1912-13).
Installé en Occident entre 1918 et 1936, il ne participera pas à la période d'effervescence culturelle qui suit la chute du régime tsariste jusqu'à la chape de plomb de la période Stalinienne.
Voici une de mes pièces préférées, le 2ème mouvement du 2ème concerto pour piano de Prokofiev interprété par Nikolaï Lugansky (BBC Proms, 2006)




Igor Stravinski (1882-1971), autre compositeur exilé loin de son pays par des événements politiques, s'en tiendra à une scolaire "Sonate en Fa dièse mineur" (1904) et à quelques pièces comme les "quatre études", "Ragtime Music", "Circus Polka", jusqu'à la "Sonate" en 1924, oeuvre la plus intéressante, avec la transcription des 3 mouvements de "Petrouschka"dont voici un extrait ("chez Petrouchka") interprété par le pianiste Sokolov.


Le domaine d'expression naturel de Stravinsky étant la musique d'orchestre, cette oeuvre est par conséquent la plus aboutie du répertoire.

Sur ce point il rejoint un autre compositeur, Dimitri Chostakovitch (1906-1975). Immense pianiste, son répertoire pour piano n'a pourtant jamais égalé son oeuvre pour orchestre. Bien que les "Préludes" op 34, le 1er Concerto op 35, ou les "Préludes et Fugues" op 87 de 1951, que Keith Jarrett a joués en concert, soient honorables, elles n'égalent pas le reste de sa musique, la 10ème symphonie, "Lady Macbeth", ou le 13ème Quatuor.

Idem pour Aram Katchaturian (1903-1978), lui aussi plus doué pour l'orchestration, mais dont le triptyque des "Sonates de guerre"(entre 39 et 44) déploie une violence et un effroi dantesques au moyen d'une virtuosité redoutable. Dans ces oeuvres, le compositeur, nourri du traumatisme de la guerre, est allé au bout de lui-même et des possibilités de son instrument préféré.

Dans chaque chef d'oeuvre du piano Russe, qu'il cultive le lyrisme le plus passionné (Tchaïkovski, Rachmaninov), la vérité dramatique la plus extrême (Moussorgski), le mysticisme le plus vibrant (Scriabine), on retrouve toujours cette sensation d'aboutissement des idées musicales, avec une écriture synonyme de relief et de flamboiement...

les compositeurs russes sous l'oppression soviétique



la Révolution socialiste éclate en Octobre 1917 en Russie.


C'est l'avènement de la dictature du prolétariat. Le chaos s'installe et durera 70 ans, touchant durement les musiciens russes. Le destin de Chostakovitch, Prokofiev, Miaskovski, et de beaucoup d'autres s'en trouvera profondément modifié...



Dès les premiers symptomes de la Révolution, tous les arts, peinture, musique, littérature, vont être contrôlés. Les artistes ne peuvent que se soumettre au régime dont le mot d'ordre est: obéir ou se taire, or, se taire, en musique, c'est ne plus exister.
La Révolution s'ajoutant à la 1ère Guerre Mondiale, tout devient difficile, Lénine affirme que "la grande masse de l'intelligentsia de l'ancienne Russie est directement opposée au régime des Soviets".

Certains musiciens choisissent l'exil: Stravinsky, Rachmaninov, Glazounov...perdant tout. Rachmaninov a dit:"En quittant la Russie, j'ai laissé derrière moi l'envie de composer. En perdant mon pays, je me suis perdu moi-même. Dans cet exil, loin de mes racines et de mes traditions, je ne trouve plus l'envie de m'exprimer".

Prokofiev, lui, est au coeur d'une controverse esthétique. En 1916, un journaliste éreinte la "Suite scythe", la décrivant comme "un salmigondis de bruits atroces..." alors que la représentation avait été annulée pour cause de guerre. En 1918, il quitte la Russie "pour avoir un peu d'air frais", malgré le soutien de Lounatcharski, premier Commissaire du peuple à l'Instruction publique. Il reviendra de temps en temps, pour quelques concerts que les critiques accueillent mal, jusqu'à son retour définitif en 1936.

La Suite Scythe de Prokofiev par le philarmonique de Rotterdam sous la baguette de Gergiev.

En 1923 se crée l'ARMP (Association Russe des Musiciens Prolétariens).
"Toute la musicographie soviétique resta durant 70 ans imprégnée de ce besoin de justification socio-politique et doctrinale des oeuvres musicales. Pour rendre les choses encore plus explicites, on alla jusqu'à rebaptiser les opéras: "La Tosca" devient "Le combat pour la commune...".
Avec le 10ème anniversaire de la Révolution d'Octobre, on voit apparaître les premiers Opéras soviétiques, caricaturant le capitalisme et exaltant le communisme toujours victorieux.

A cette occasion, on entend un jeune compositeur, Dimitri Chostakovitch, qui présente, 18 mois après sa "1ère Symphonie" (qui l'a rendu célèbre), une 2ème Symphonie "Octobre".
Tribut pompeux d'un artiste soumis à un régime qui entre dans la période la plus noire, celle de la terreur, de la disparition des libertés des condamnations arbitraires.
C'est avec son premier opéra, "Le nez", d'après Gogol, que Chostakovitch subit les semonces d'un Parti qui ne cessera plus de le harceler, le désavouant puis l'encensant, le condamnant puis lui remettant des prix prestigieux. Créée à Leningrad en 1930, cette oeuvre satirique, est un immense succès populaire. Attaqué par les critiques comme le pur produit d'une bourgeoisie décadente, l'opéra est vite retiré de l'affiche. Un journal publie que "le nez tout entier est un ouvrage destructeur, un scandale assez bien fichu...qui suscite la panique sur toute la ligne du front musico-théâtral et barre ainsi la voie à l'édification d'un opéra soviétique". Chostakovitch est consterné. La nervosité et le surmenage auront raison de lui. "Le nez" tombe dans l'oubli. Beaucoup de temps passera avant que cette oeuvre géniale ne soit appréciée à sa juste valeur.
A la fin de l'année 1929, Prokofiev revient en URSS pour faire donner un nouveau ballet, "Le Pas d'Acier". Mais, suite à un examen de l'ARMP, la partition est retirée de l'affiche pendant les répétitions: "Dans la scène intitulée "l'Usine", est-ce une usine capitaliste qui est dépeinte, où l'ouvrier est un escalve, ou est-ce une usine soviétique, où l'ouvrier est le maître? Et si c'est une usine soviétique, quand et où Prokofiev en a-t-il vu une, étant donné que, de 1918 à l'heure présente, il a vécu à l'étranger, n'étant venu ici pour la première fois qu'en 1927 pour seulement 15 jours? Cette question concerne la politique, pas la musique, et je n'y répondrai pas". Les critiques se déchaînent alors, considérant la musique de Prokofiev, écrite à l'étranger, comme la production musicale d'un fasciste, et son ballet comme "une mystification antisoviétique, contre-révolutionnaire et fasciste". Ecoeuré, Prokofiev repart aux Etats-Unis.

Chostakovitch envisage de composer une symphonie "De Marx à nos jours", mais il préfère s'atteler à un nouvel opéra.
En 1932, Staline restructure les organisations artistiques, l'ARMP est dissoute et remplacée par l'Union des Compositeurs dont les membres sont Khrennikov, Miaskovski et Katchaturian.

Prokofiev, Chostakovitch et Katchaturian

En 1934, Chostakovitch fait donner une oeuvre reconnue parmi les plus importantes du XXème siècle. "Lady Macbeth du district de Mzensk". L'opéra est soutenu par la presse, le public lui réserve un accueil délirant, les confrères l'admirent. Pendant deux ans, alors que l'opéra est monté partout, Chostakovitch reprend espoir...jusqu'en 1936, date à laquelle Staline assiste à une représentation. Quelques jours après, un article de la Pravda titré "le chaos remplace la musique" anéantit des espérances: "il est difficile de suivre cette musique, il est impossible de la mémoriser...tout cela est grossier, primitif, vulgaire. La musique glousse, vrombit, halète, souffle, pour représenter avec réalisme les scènes d'amour...cette Lady Macbeth est appréciée par les publics bourgeois à l'étranger.Si le public bourgeois l'applaudit, n'est-ce pas parce que cet opéra est absolument apolitique et confus? "
L'article n'est pas signé: il reflète donc l'opinion du Parti ou de l'appareil d'Etat. Une option dangereuse qui annonce souvent l'annonce de poursuites et fait planer la menace d'une arrestation, d'une déportation ou même d'une condamnation à mort.
un extrait de "Lady Macbeth" (ou The Hamlet Suite): "la mort de Hamlet"
Chostakovitch, ennemi du peuple à l'attitude anti-socialiste va alors connaître la terreur telle qu'elle est vécue à la fin des années 30 par tous les soviétiques: les accusations infondées, l'attente angoissante des rafles nocturnes. Autour de lui, Gorki meurt étrangement, le poète Mandelstam est assassiné. Isaak Babel est fusillé en prison, les compositeurs Mossolov et Popov sont arrêtés comme beaucoup d'artistes. Le metteur en scène Meyerhold, ami de Chostakovitch, est fusillé en 1940 et sa femme assassinée à coups de couteau...
Staline épargnera pourtant Chostakovitch, nul ne sait pourquoi: sans doute simplement parce qu'il adorait jouer au chat et à la souris avec ses victimes...
Malgré sa peur, Chostakovitch compose toujours, "et s'ils me coupent les deux mains, je tiendrai ma plume entre les dents et je continuerai à écrire de la musique."
Sa "Cinquième Symphonie", jouée fin 1937, contribue à sa réhabilitation.
(écouter ci-dessous)

Il obtient une place de professeur au Conservatoire de Leningrad et reçoit le prix Staline en 1941 pour son "Quintette avec Piano" (100 000 roubles qu'il distribuera à tous ses amis) et le gagne de nouveau en 1942, pour sa "Septième Symphonie". Il est alors considéré comme le plus grand compositeur soviétique.

Pendant cette période tragique, Prokofiev décide de revenir au pays et de rompre avec l'Occident. Une des premières oeuvres qu'il fait monter à son retour est le Ballet "Roméo et Juliette". Déjà se posent les premiers problèmes: les danseurs n'apprécient pas les changements de rythme, et puis l'histoire est trop triste...En URSS, un tel drame est impensable. On suggère donc à Prokofiev, qui n'en fera rien, de réécrire une fin, où Roméo sauverait Juliette in extremis!

Enfin, en 1943, il remporte le prix Staline pour sa "Septième Sonate pour piano" et reçoit le titre d'Artiste du Peuple en 1947.
Pendant la guerre, les musiciens sont plus actifs que jamais et la victoire les rend optimistes.
Ce grand élan est coupé net par Jdanov en 1948.
Staline avait confié à Jdanov le contrôle de l'idéologie et des activités culturelles. C'est l'opéra d'un inconnu, Vano Mouradelli, qui déclenche la foudre. Lors d'une réunion du Comité Central, Jdanov reproche à cette oeuvre d'être "formaliste", par opposition au "réalisme". Bientôt, le formalisme est associé à "décadent" et à "bourgeois", et de nombreux compositeurs sont à leur tour accusés. Jdanov, dans une résolution de Février 1948, les condamne sans appel, décrétant qu' "il s'est formé une brèche importante dans les fondations mêmes de la musique soviétique...Dans l'Union des Compositeurs, le rôle dirigeant est joué aujourd'hui par un groupe limité de compositeurs. Il s'agit des camarades Chostakovitch, Prokofiev, Miaskovski, Katachaturian, Popev et Chebaline. Nous admettrons que ces camarades sont les principales figures dirigeantes de la tendance formaliste en musique et cette tendance est totalement fausse...
La musique qui est inintelligible au peuple lui est inutile".
A la suite de cette déclaration, Katchaturian doit démissionner de la présidence de l'Union des Compositeurs. Prokofiev, dont la santé décline, s'humilie par une lettre dans laquelle il fait amende honorable, Miaskovski achève péniblement son ultime symphonie avant de mourir, Chostakovitch perd sa fonction de professeur (il ne retrouvera un poste qu'en 1961). Même son fils, alors âgé de 10 ans, doit le condamner publiquement lors d'un examen de l'école de musique.
Les oeuvres de tous les compositeurs accusés sont mises à l'index et il ne faut plus écrire que de la "musique pour le peuple". Après avoir semé la désolation et la ruine, Jdanov décède fin 1948, et les hommes qu'il a placés à la tête de l'Union des Compositeurs, Assafiev et Khrennikov, poursuivent fidèlement sa politique.
Le 5 mars 1953, Staline meurt, et - à quelques heures d'intervalles, Prokofiev le suit dans la tombe. Le dégel peut commencer. La même année, la "Pravda" en donne les premiers signes, affirmant que "façonner tout l'art sur un seul modèle, c'est oblitérer l'individualité et priver l'artiste de toute expérimentation créatrice. Il importe d'encourager les nouveaux départs en art, d'étudier le style individuel de l'artiste, d'explorer hardiment les chemins nouveaux".
En 1958, le décret historique de 1948 est officiellement abrogé. Chostakovitch est réhabilité , prend des fonctions honorifiques, doit adhérer au Parti et meurt célébrissime en 1975.
Une nouvelle génération de compositeurs feront leurs armes sous Khrouchtchev et Brejnev, pendant une période qui oscillera longtemps entre enfermement et dégel: Edison Denisov, Alfred Schnittke, Galina Oustvolskaïa, Rodion Chédrine, Sofia Goubaïdoulina...
Les plus grands leur avaient ouvert les portes de la liberté, souvent au péril de leur art et de leur vie.
(dossier emprunté au magazine "Pianiste")

lundi 12 mars 2007

zoom sur Rachmaninov


"Je ne suis vraiment moi-même que dans la musique. La musique suffit à une vie entière. Mais une vie entière ne suffit pas à la musique"( Rachmaninov)

Adulé par les amateurs de musique romantique, rejeté par ceux qui méprisent la sensualité mélodique de sa musique. Dans les deux cas, la perception de son oeuvre reste incomplète, jugée hâtivement. Il mérite mieux...

Le XXème siècle, synonyme de ruptures, de bouleversements, et de révolutions, juge les artistes sur leur capacité d'innovation en matière de technique, et de langage. Il rejette ceux qui restent attachés au passé .

Rachmaninov définit une conception de la musique plutôt attachée au Romantisme: "La musique vient droit au coeur et ne parle qu'au coeur; elle est Amour! la soeur de la Musique est la Poésie, et sa mère est le Chagrin!".
Issu d'une famille où la pratique amateur mais de bon niveau est ancrée depuis plusieurs générations, il fera ses études au Conservatoire de Saint-Petersbourg en 1882. A 9 ans, durant 3 ans, il progresse peu, étant perturbé par la séparation de ses parents. Son cousin, Alexandre Siloti, enseigne au Conservatoire de Moscou, et en 1885, il devient élève du célèbre Zverev: celui-ci le fera travailler à une cadence quasi militaire, et fera de lui un immense pianiste. Sa pédagogie met l'accent sur la souplesse de la main, du poignet, la qualité du toucher, l'art de "timbrer" et la précision rythmique...
Chez Zverev il côtoiera les frères Rubinstein (Anton et Nicolaï), et Tchaïkovski, qu'il admire. Mais la composition l'attire, ce que son professeur désapprouve. Il l'étudiera avec Arenski et Taneïev.

D'abord centrée sur le piano et la musique de chambre, son oeuvre se diversifie ensuite, donnant naissance au 1er Concerto pour piano et un opéra en un acte: "Aleko". Il entame une carrière de virtuose en 1892, en continuant à composer: les "Cinq morceaux de fantaisie" (dont le très beau "Prélude en Do dièse mineur"), la "Suite n°1", les deux "Trios élégiaques", les "Moments musicaux" et la "Symphonie n°1".
Malheureusement sa symphonie est un échec, il est éreinté par la critique. Pendant 3 ans, plus rien.


"Prélude en Do dièse mineur"-(Victor Merzhanov, Moscou, 2001.)
et un extrait du 1er Concerto pour piano (bof,le son, mais çà donne une idée)

Il suit une thérapie par l'hypnose avec le docteur Dahl au cours de laquelle il retrouve sa confiance en lui et se lance dans l'écriture du "2ème Concerto" op.18 en 1900, achevé l'année suivante. Cette partition, débutant dans les graves du clavier, est l'expression symbolique de sa remontée du néant. Son écriture s'enrichit et il poursuit avec la "suite n°2" pour 2 pianos op.17. Son mariage avec sa cousine Natalia en 1902 contribue à lui apporter une certaine stabilité.

2e Concerto pour piano (1er mouvement) par Goergi Cherkin
et l'orchestre de la Radio de Sofia (Bulgarie)

Dès 1902-1903, naissent les "Variations sur un thème de Chopin" op.22 et les "Préludes"op. 23, puis toute une suite de compositions. Jusqu'à son exil, il écrira surtout pour le Piano, les "Sonates n°1 & 2" (1910, 1913) les "Préludes" op.32 en 1910, et les "Etudes-Tableaux" op.33 et 39 (en 1911 et 1917).

le "Prélude"op.23 n°5, interprété par Emil Gilels, tube des concours de piano.




"Etudes-Tableaux" op.33 n°2 en Do min et n°1 en Fa mineur
Interprétés par Hélène Grimaud

Associé à l'orchestre, le Piano, instrument-roi reçoit un des joyaux de son répertoire, en 1909, avec le 3ème Concerto pour piano op.30, écrit en prévision de sa tournée américaine. La technique requise est impressionnante, à l'image de cet immense pianiste.

Sur cette vidéo, le 1er mouvement du 3e Concerto est interprété par Marta Argerich (une des meilleures prestations) sous la direction de Chailly.


En dehors du Piano, son oeuvre s'enrichit d'une 2ème Symphonie (1907) et du poème symphonique "L'île des Morts" (1909). Son don de mélodiste le pousse à composer pour la voix des recueils de mélodies avec piano (dont l'opus 34 (1910-12) où l'on peut entendre la "Vocalise", deux Opéras ("Le Chevalier Ladre" et "Francesca di Rimini" en 1905, et des pages chorales inspirées. La Symphonie chorale "Les Cloches" op. 35 de 1913 et les "Vêpres" sont dignes d'intérêt également.


Mais le compositeur mène parallèlement une active carrière de concertiste, jouant surtout ses compositions, en Russie comme dans le reste de l'Europe. Il entreprend une tournée aux Etats-Unis en 1909 avec le Concerto en ré mineur op 30. Le public l'acclame partout. Il est aussi un grand chef d'orchestre.
L'exil: "La révolution avait à peine commencé que je sentis qu'elle était mal partie. En Mars 1917, j'étais déjà décidé à quitter la Russie, mais je ne pus mettre ce projet à exécution car on continuait à se battre et personne ne pouvait traverser la frontière" (Rachmaninov). Grâce à son activité de concertiste, il échappera à la sinistre farce Bolchevique. Une tournée de 10 concerts en Scandinavie lui permettra de partir avec sa famille. Il passera un an à Copenhague puis s'installe aux Etats-Unis.

Entre son arrivée aux Etats-Unis en 1918 et l'année suivante, il donnera 36 concerts. Lors de la saison suivante, 69 suivront. Il enregistre aussi, notamment la "Sonate Funèbre" de Chopin et le "Carnaval" de Schumann. Les concerts l'entravent un peu dans son travail de composition. Après la création du 4ème Concerto pour piano, la critique se déchaîne. "De la super musique de salon!", écrit un journaliste du Evening Telegram. Les "Variations Corelli" op. 42 (1931) et la 3ème Symphonie" op. 44 sont également assez mal reçues. Pourtant ces oeuvres sont plus profondes, moins "publiques". La seule partition bien accueillie, composée dans sa villa en Suisse, est la "Rhapsodie sur un thème de Paganini" p. 43...
En 1941, il fait jouer les "Danses Symphoniques pour orchestre" - son dernier ouvrage - sous la direction d'Eugène ormandy, un de ses plus fervents défenseurs. Cette musique est le reflet de son sentiment d'exil: "Le monde tout entier m'est ouvert, le succès m'attend partout. Mais un endroit m'est interdit et c' est ma patrie: la Russie".

A partir de 1939, il se limite aux Etats-Unis, à cause de la guerre.
Atteint d'un cancer, il donne un dernier récital à Knoxville en 1943, un mois avant de mourir à Los Angeles. Il joue la "Sonate Funèbre"...

Steven Hough joue la "Rhapsodie sur un thème de Paganini" avec l'orchestre symphonique de la BBC sous la direction de Leonard Slatkin.